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Consommation de sucre et décadence





Paradoxe



A la droite du couloir, entre deux colonnes en marbre, s'élevait une riche console Vénitienne de deux mètres de long dont le cadre doré des miroirs semés d'étoiles d'or représentait toutes les générations de la famille de ma vénérée mère. Quarante mille ampoules enfermées dans des globes fluorescents éclairaient l'intérieur de son couloir en tommettes marron qu'elle affectionnait avec tant de félicité tant il était la multiplicité de ses choix. Un immense escalier en pierres blanches portait trente marches qui s'élevaient en arc de cercle sur le premier. Là, sur un palier orné de lattes en chêne s'ouvraient les trois chambres du haut et le bureau.

Au retour de l'école, déposant mon cartable, j'avais pris place devant la console au milieu du couloir. Je n'ai jamais su pourquoi mais à l'âge que j'avais, je ressentais de l'inquiétude. D'ailleurs, il n'a pas fallu longtemps pour qu'un bruit me fasse lever la tête car une porte, en haut, venait de s'ouvrir, et des talons menaçants se mirent à claquer sur le palier. Avec effroi j'avais compris qu'elle allait descendre. Sans doute avais-je, à l'époque, bien des choses à me reprocher alors je m'étais mise à reculer contre cette glace du couloir, avec crainte, mais aussi et surtout partagée entre la surprise de la savoir déjà là alors que je me croyais seule et le sentiment d'un imminent funeste.

Il n'y avait que nous dans ce couloir et chacune des deux allait se trouver à côté l'une de l'autre. Je demandais la permission à ma mère de partir dans ma chambre mais elle ne répondit pas.

Folcoche donc venait d'arriver et elle avait pris place devant la console qui respirait les odeurs de parfums des fleurs placées dans un vase précieux. La musique qui s'ensuivit donna la pleine mesure de mon désarroi mais surtout du sien.

En effet, Yvonne éprouva la plus grande honte de sa vie, le jour où la maîtresse traita son enfant de voleuse, au moyen d'un mot écrit à l’intérieur du carnet de scolarité. Elle le trouva glissé à l’intérieur du petit manteau pendu dans l'entrée au fer forgé familial. C'est au retour de la classe qu’elle avait eu l’humiliation de lire que sa fille, avait fauté. Ma mère devint immobile. Personne ne parlait dans ce couloir, on n'entendait qu'un murmure de réprobation.

"Il faudra bien qu'elle se fasse à mes idées".

Effectivement, je ne les avais jamais ni comprises, ni aimées. Son régime qui consistait à ne se nourrir que de végétaux prodigués par la nature, et à vouloir en faire le nôtre, me marginalisait vis-à-vis des autres enfants et mon cœur, à force de vexations, avait conçu pour elle de l'indifférence mais aussi de la colère. Et puis, la retenir, forcer sa porte, pénétrer n'importe comment l'espace de son sale caractère, créatif certes, mais qui m'était fermé, était une tâche perdue d'avance.


Dans mille ans encore, je rechercherai le principe moral qui pourrait expliquer la pénurie de ses sentiments. A l'époque, il lui avait été impossible de m'aimer, et moi de l'aimer, et encore moins d'aimer sa naturopathie. Je me trompais pourtant sur le caractère de ma mère : elle n'était pas si absente qu'elle le paraissait.

Sans vouloir excuser pareil larcin de goûter, la coupable n’était pour l'heure, pas celle que l’on croit. Quand était tombé le rapport de Colette, la bonne, appelée ici pour la circonstance, Yvonne lui avait rétorqué, courroucée, que d’avoir à beurrer des tartines à la confiture pour le goûter de sa fille, n’avait jamais traversé son esprit. En effet, son opinion en était faite au sujet de ces quatre heures trop sucrés. Il ne s'agissait pas moins de désobéissance et les conséquences de ses actes allaient être sans limite. Jeanne avait outrepassé ses interdictions, la correction allait tomber.

Après s'être recoiffée, elle m'avait regardée. Elle avait les bras tendus, les mains agitées, les épaules qui frissonnaient, elle avait voulu m'attraper tout à la fois me retenant et m'écartant. Il y avait eu dans ses yeux une indicible colère imbécile car elle n'y été pas arrivée.

Elle : "Pourquoi voles-tu" ?

Moi sans lui répondre : "Comme nous nous mélangeons, chère Mère, que dis-tu ? Laisse-moi, sous ton regard qui me fréquente, rester à tes pieds. Veuillez reculer Madame, fille d’Esculape, honorée dans ton foyer, vous me chavirez, divinité ".

Mais la haine a de la constance, et face à la grande glace de style Rococo de l’entrée, endroit vaste tout en longueur propice à une grande liberté d’action :

"Tu vas recevoir une raclée".

" Au moins, te souviendras-tu, une fois dans ta vie, qu'il t'est interdit de manger des bonbons. C'est du poison, comment faut-il te le dire ? De quelle espèce es-tu pour me désobéir ainsi" ?

Brusquement une gifle avait claqué, ma joue mal conditionnée s'était laissée prendre, tandis qu'elle répétait inlassablement :

"Une dernière fois, tu ne fauteras plus dans ta vie "!

"Si ! Si ! …chère mère".


La correction fût magistrale et absolue. Je n'avais opposé qu'une résistance assez faible car l'ennemi était de taille. Il m'avait semblé que cela durait. L'avoir entendue ainsi me haranguer, avoir senti sa main me frapper, l'émotion qui m'avait étreinte avait été à son comble. J'étais tombée sous le sabre de Folcoche comme les moissons de son cher blé étaient fauchées par les mains de ses amis les végétariens.



Comme je n'avais jamais répondu, ma mère, au comble de la démence, avait fait quelques pas dans ma direction. Tournant le dos au mur où il y avait la glace, je l'avais vue soudain contre moi - Allait-elle encore taper ! Oui. Mais avant, elle était restée là, penchée en avant de moi, le nez dans mon nez, tel un serpent qui avait voulu m’encercler, tandis que je la couvrais de regards au lieu de baisers ; mais déjà, en vérité, ses mains, persécutrices, s'étaient déjà relevées. Insouciantes de coquetterie, elles avaient décroché de l’autel les pierres qui s’y trouvaient pour en orner les bagues de ses doigts et les bracelets à ses poignets.




Le soleil déclinait à l'aube, il se devinait tel un traître derrière les rideaux en contre-jour. Avec la lourde cloison d'entrée insensée, achevant de donner de l'ombre, il n'avait plus servi à rien. Tant de rayons avec leurs prétendues douceurs jusqu'aux nues dans leurs rôles réparateurs, s'abîmèrent dans le couloir des plaisirs. Il n'en resta que d'infimes tracés sur les tommettes où nous nous étions entrelacées, dont les rubans étaient d'un jaune pâle et mourants. C'est dire s’il nous avait narguées. Son amie la Lune avait fait disparaître le soleil.


Tout ceci l'avait épuisée, elle avait commencé à frapper avant de parler ; mais s'étant redressée très vite comme mue par une idée charitable, elle avait déplié, sans tendresse, de son corsage en soie, un de ses délicats mouchoirs brodé aux tons mordorés dans la couleur bleue de ses yeux et j'avais cru qu'elle allait me le tendre. Comme je le fixais par convenance, elle s'était emportée et avait aboyé :

“ Écoute fille indigne, d’où proviennent ces sucreries collantes que j'ai retrouvées dans tes poches ? Alors que tu n’ignores pas depuis longtemps mes interdictions à ce sujet. Les enfants alimentés de bonbons et abreuvés de gâteaux ont tous une mauvaise santé qui les font tomber malade et les rendent bêtes de mille manières possibles”.

"J'ai froid", avait dit soudain Salus puis elle s'était enveloppée dans sa veste de laine trop sombre, car j'avais approché ma main de son bras.

"Souviens-toi des versets de l'Ecriture," - "Qui vole un œuf, vole un bœuf"

"Pars dans ta chambre".

Devenue immobile au milieu de l'escalier, elle avait anticipé la direction de sa chambre, ses yeux tournés vers l'étage, pièce tapissée encore du bleu de ses yeux, située à côté de la suite nuptiale qu'elle occupait avec son mari, mon père. Il était cinq heures et il y a longtemps que la charmante Folcoche aurait du remonter dans sa chambre, c'était l'heure de ses soins. Leur mur de séparation de ma chambre était caché par des placards donnant une impression de hauteur, elle allait tirer ses rideaux à fils de soie, mais à quoi bon avoir séparé un empire d'intimité, de l'autre rive d'un lieu de communauté ?

J'avais abandonné l’entrée qui m’était redevenue légère puisqu'elle l'avait quittée pour retrouver dans ma chambre mon oiseau prisonnier de sa cage; personne n'y avait pénétré jusqu’au lendemain, compensation inespérée.

Le lendemain, à dix heures précises, couronnée d’herbes médicinales, Folcoche, une poche de tisane à la main était descendue de son trône pour prendre l'escalier et ramasser la patère laissée à l'abandon sous la console baroque. En haut de l'escalier, le chat avait miaulé. Alors j'étais sortie de ma chambre pour chronométrer son temps de descente, il avait toujours été fonction de son humeur. Elle avait haussé les épaules en me voyant, baissant les yeux en direction de son poignet, pour indiquer l’heure à la bonne. Glissant lentement sur les marches, elle avait déclaré :

"Il est temps pour le thé de Jean et c'est moi que le prépare" !.